Protection du consommateur ou nationalisme économique dans l'affaire Coca-Cola ?

La Chine a donné une coloration nationaliste à sa loi antimonopole en mettant son veto au rachat d'un important fabricant de jus de fruits local par le géant américain Coca-Cola, estimaient jeudi des analystes.

Le ministère du Commerce a jugé que l'OPA à 2,4 milliards de dollars (1,8 milliard d'euros) de Coca-Cola sur China Huiyuan Juice serait préjudiciable à une saine concurrence et a empêché mercredi l'opération, qui aurait été la plus importante acquisition d'une entreprise chinoise par un étranger.

"J'ai été choqué", a réagi William Zheng, conseiller au cabinet d'avocats américain Sheppard Mullin Richter and Hampton LLP à Shanghai.
"Nous nous attendions à voir passer le premier cas" étudié après l'entrée en vigueur en août dernier de la loi antimonopole. "Cela s'est soldé par le premier rejet", a-t-il dit. "C'est étonnant de voir une grande compagnie comme Coke se voir refuser un investissement de cette importance", a-t-il ajouté.

Huiyuan dit contrôler 40% du marché chinois des jus de fruits "pur jus". Coca-Cola China avait pour sa part une position dominante dans la boisson non alcoolisée en 2007, selon l'institut Euromonitor. Groupées, les deux entreprises auraient détenu 37% du marché chinois du jus de fruits, avait estimé Merrill Lynch lors de l'offre, en septembre dernier.

"Cela aurait pu pousser au développement de l'industrie (...). Une industrie en expansion attirera toujours plus de participants (...) et résultera en un chiffre d'affaires plus important, augmentant les choix du consommateur, pour son bénéfice", regrette Huiyuan dans un communiqué.

Jeudi, le gouvernement a nié "tout protectionnisme commercial" dans sa décision, se disant toujours ouvert à l'investissement étranger.
"Le rejet du rachat de Huiyuan par Coca-Cola a été un jugement objectif, basé sur la loi antimonopole", a assuré un porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

Il laisse pourtant craindre des déboires futurs pour les investisseurs étrangers: "Avant, nous n'avions jamais considéré les lois antimonopole comme un obstacle majeur. Mais nous voyons que nous ne pouvons pas nous permettre de négliger cet aspect-là et qu'il nous faudra faire des efforts ardus pour franchir les barrières", souligne M. Zheng.

"A l'avenir, il ne sera pas aussi simple qu'avant de prendre le contrôle d'entreprises chinoises", relève Nina Zhou, de la société d'études de marché Frost and Sullivan à Shanghai.

Si tant est que cela ait vraiment été simple par le passé: en juillet le constructeur chinois d'engins de travaux Xugong Group a définitivement renoncé à vendre des parts au fonds d'investissement américain Carlyle, trois ans après un accord entre les deux groupes, suivi d'amples négociations pour revoir à la baisse les prétentions de l'américain. In fine, l'accord dans un domaine jugé "stratégique", n'a jamais reçu l'aval des autorités centrales.

Mais pour les éditorialistes de la presse étrangère, le camouflet infligé à Coca-Cola ouvre un nouveau chapitre de la politique chinoise, depuis trente ans dédiée à la réforme et à l'ouverture. "La décision envoie un message effrayant aux investisseurs étrangers. Les autorités chinoises commencent à se détourner du libéralisme économique qui a déclenché le dynamisme économique" du pays, écrit le Wall Street Journal Asie.

En Chine même, la presse et l'internet ne véhiculaient pas le même message, louant à l'inverse la fermeté du ministère du Commerce face à l'appétit planétaire de Coca-Cola.

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