Médias indépendants : le jeu du chat et de la souris continue

Après l'inscription d'un de ses journalistes sur une liste de "criminels recherchés", le journal The Economic Observer a défié les autorités en s'indignant publiquement de cet abus de pouvoir... Et obtenu gain de cause, avec des excuses officielles. Un cas révélateur de la nouvelle force des médias indépendants en Chine.

Excuses des autorités, communiqué officiel en faveur des droits des journalistes repris en une du China Daily... Le dénouement de l'affaire qui a opposé le journaliste Qiu Ziming au pouvoir économique et politique d'un district du Zhejiang est encore exceptionnel en Chine, mais il est révélateur de la place que se sont octroyés les médias indépendants dans le débat public, face à un pouvoir politique de plus en plus leste.

Jusqu'au 23 juillet, tout allait pour le mieux pour le journaliste Qiu Ziming, de l'hebdomadaire indépendant The Economic Observer. Ces derniers temps, M.Qiu travaillait sur une série d'articles d'investigation concernant les activités illégales (délit d'initié, détournement de fonds) de la Zhejiang Kan Specialty Material Co., une entreprise de papier enregistrée à Shenzhen.

Ce genre d'enquêtes est peu appréciée par les pouvoirs locaux, dont les intérêts sont intimement liés à ceux des grandes entreprises. Pourtant, elles sont de plus en plus courantes, et menées par des médias qui tirent en permanence sur la corde et repoussent à force d'effort les limites de la censure.

Mais dans ce jeu du chat et de la souris, les autorités décident parfois de sévir, et M.Qiu a été inscrit le 23 juillet sur une liste de "criminels recherchés" par le district de Suichang.
 
La rédaction fait front 

Réaction inhabituelle, devant ce coup de semonce, la rédaction de l'EO a décidé de ne pas se laisser abattre, et de défier les autorités en publiant sur son site un communiqué virulent pour défendre le journaliste et son droit d'exercer librement.

"En tant que média responsable, ce journal a toujours eu pour principes de travailler de manière constructive et rationnelle. Nous sommes persuadés que Qiu Ziming, comme d'autres journalistes, a appliqué les principes d'objectivité et de justesse dans ses reportages (...) Nous condamnons fermement l'usage du pouvoir public pour supprimer l'opinion publique et toutes les menaces à la sécurité personnelle des travailleurs médiatiques", lit-on dans le communiqué.

"Les autorités locales, tout comme les institutions de contrôle des autorités publiques, devraient exercer prudemment leur pouvoir de façon à protéger le droit des citoyens", ajoute la rédaction, prévenant également avoir porté plainte auprès de différentes administrations et organisations. 

L'Economic Observer n'en est pas à son coup d'essai en matière de défiance publique aux autorités. La quotidien avait été à l'origine d'un éditorial groupé publié conjointement le 1er mars dernier par 13 journaux sur la question des Hukou (les passeports intérieurs), qui avait fortement irrité Pékin.
 
A la suite de cet événement, le rédacteur en chef adjoint et éditorialiste du journal Zhang Hong avait été limogé. Mais cette fois, le résultat fut plutôt encourageant. 
 
Le gouvernement chinois du côté des journalistes? 
 
Suite à ce communiqué peu commun et au fort soutien reçu par le journal sur Internet, les autorités ont été obligées de reculer.
 
Jeudi dernier, le bureau de la sécurité publique de la ville de Lishui, qui supervise le district de Suichang, lui a ainsi demandé de retirer le journaliste de la liste des criminels recherchés, et même de lui présenter des excuses.

La nouvelle a suscité une vague d'enthousiasme chez beaucoup d'observateurs des médias. " Clairement, cela devrait être considéré comme une victoire pour l'opinion publique, et un honneur pour ces médias de plus en plus ouverts, particulièrement les nouveaux médias, a déclaré Du Junfei, professeur de journalisme à l'université de Nanjing, au Wall Street Journal.
 
A l'ère actuelle d'Internet, les audacieuses actions des médias et l'expression publique sur la toile "sont devenus une sorte de mécanisme qui pousse la société en avant", a-t-il ajouté.

Plus étonnant encore, les autorités ne se sont pas contentées d'excuses, et se sont érigées en protectrices de la liberté de la presse. "La protection des droits des journalistes mise en exergue", titrait ce matin en Une le très officiel China Daily.
 
Le journal rapporte qu'à la suite de l'affaire, l'Administration Générale de la Presse et des Publications a publié un communiqué pour insister sur le fait que  "les organisations médiatiques ont le droit de savoir, interviewer, publier, critiquer et couvrir les affaires ayany trait aux intérêts publiques et nationaux".

Visiblement préoccupée, l'administration a décidé de lancer une série d'inspections à travers le pays dans la seconde moitié de cette année et de demander à ses branches locales de mieux protéger les droits des organisations médiatiques.

Cependant, cette affaire ne doit pas masquer la réalité. Car s'il fait de plus en plus souvent des concessions et semble parfois progresser dans le sens de la liberté de la presse, le gouvernement chinois reste intraitable sur certains sujets.
 
Et si l'affaire Qui Ziming a connu un tel dénouement, c'est que les articles de l'intéressé ne touchaient pas à ses intérêts principaux, à savoir la souveraineté territoriale et le maintien au pouvoir du Parti Communiste. 

D'autres, comme Gheyret Niyaz, ont eu moins de chance. Pourtant modéré dans ses prises de position, ce journaliste d'origine Ouïgoure a été condamné le 23 juillet 2010 à quinze ans de prison pour avoir parlé aux médias étrangers lors des émeutes de 2009 au Xinjiang.
 

Image of Internet et la Chine
Manufacturer: Seuil
Part Number:
Price: EUR 14,20
0


0