A Kinshasa, les "cinq chantiers" chinois redessinent la ville

En échange de minerais, un conglomérat chinois réalise de grands travaux qui transforment la capitale congolaise. Travailleurs chinois et Kinois se découvrent mutuellement

"On me dit que ces Chinois aiment travailler la nuit", commente Armand, marchand ambulant de petits riens, assis à même le trottoir, fasciné par l'énorme rouleau compresseur qui écrase le goudron frais et crée un grand embouteillage dans le centre de Kinshasa.

De gros 4x4 se faufilent entre l'engin conduit par un Chinois et les ouvriers congolais qui égalisent à la pelle le bitume. Deux élégantes, désinvoltes, traversent la couche juste épandue et leurs talons hauts restent collés au goudron éclairé par les phares des véhicules klaxonnant. L'ingénieur chinois, torse nu, transpire, harangue dans sa langue les ouvriers congolais pour un dernier effort. Il est plus de 21H00. "Mais on est bien payé, 200 dollars par mois", explique un ouvrier.

Depuis deux mois, et en vertu du colossal accord de 9 milliards de dollars passé entre la République démocratique du Congo et un conglomérat d'entreprises chinoises pour de grands travaux en échange de minerais, les "Cinq Chantiers" bouleversent la circulation des Kinois. Par "Cinq Chantiers", il faut d'abord entendre la promesse faite à ses concitoyens par le président Joseph Kabila, élu en 2006, de reconstruire le pays dévasté par dix ans de guerre civile et de pillages, les routes notamment. Mais c'est aussi l'un des surnoms donnés aux Chinois par les Kinois.

Les "Cinq Chantiers" sont à l'oeuvre sur le boulevard du 30-Juin, artère principale du centre surnommée par les Kinois en toute simplicité "Champs Elysées". Les Chinois veulent en faire une autoroute à six voies censée faciliter l'accés des gros 4X4 aux bâtiments administratifs et aux commerces. "Une aberration urbanistique, commente un coopérant étranger, contractuel au ministère de l'Environnement. A vouloir faire du tout-automobile, ils ont trente ans de retard". Pour gagner de la place, les Chinois rognent sur les côtés l'espace des très nombreux piétons.

Les "Cinq Chantiers" abattent sans relâche les arbres centenaires dont l'ombre majestueuse abritait les Kinois en attente de bus, arrachent les palmiers, détruisent les ronds-points et enlèvent les oeuvres d'art qui s'y trouvaient. Ils vont bientôt s'attaquer aux "clôtures" des commerces. Magasins, restaurants et entreprises "doivent détruire volontairement leur clôture. Faute de quoi ils les verront détruire forcément car, au fil du temps, elles ont empiété sur la route", menace l'Agence congolaise des grands travaux (ACGT), dans le journal Le Potentiel. Aucun de ces grands travaux n'est signalé et, la nuit, il est fréquent que des véhicules fracassent leurs amortisseurs au creux de dénivellations invisibles dans la pénombre des rues. Car Kinshasa, pourtant riveraine du Congo, deuxième fleuve le plus puissant au monde après l'Amazone, manque cruellement d'électricité, nuit et jour.

Les compagnies chinoises "embouteillent" les Kinois sur les grands axes, au moment où de simples Chinois, venus refaire leur vie en Afrique, s'installent discrètement dans les ruelles des quartiers pauvres. Ils y achètent des bazars pour vendre leurs produits made in China. "Ils sont très pauvres, raconte ce Congolais. Ils ne dorment pas sur de la mousse, comme nous, mais sur des cartons". "Un premier arrive, et puis, très vite, plein d'autres. Ils peuvent dormir à 14 dans une chambre!".

Singularité de cette découverte mutuelle, les Kinois considèrent les Chinois comme des blancs. "C'est vrai, explique Zaïna, journaliste de télévision, ils ne sont pas noirs, ce sont des blancs pour nous!". Et, dans une ruelle éloignée des grands travaux, de petits Congolais de 3, 4 ans s'exclament à la vue d'un blanc: "Chinois!".


Image of La Chinafrique : Pékin à la conquête du continent noir
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